Mot d’Emmanuel Housset

à la messe du 22 décembre 2006

Saint Thomas d’Aquin dit que l’homme est un « être de frontières » et cette définition convient particulièrement bien à Augustin-Maurice Cocagnac qui dans sa vie bien remplie ne cessa de passer des frontières et de les faire passer aux autres. Étudiant en architecture, puis aumônier du théâtre et de la musique et enfin lui-même peintre et musicien, Maurice ne cessa de faire le lien entre les engagements de sa foi chrétienne et ses nombreux amis issus du monde de l’art. Cette unité entre l’expérience spirituelle et l’expérience esthétique le conduisit notamment à la direction de la revue « L’Art sacré ». En outre, infatigable voyageur, Maurice, après plus d’une dizaine d’années de travail aux Éditions du Cerf, entreprend des études de sanskrit et part à la découverte de L’Inde spirituelle pour reprendre le titre de l’un de ses livres. Il retourne de nombreuses fois en Inde et cherche à faire vivre très concrètement le dialogue interreligieux en montrant ce que la pensée indienne peut apporter à la religion chrétienne. Mais il part aussi au Mexique et en Chine, jamais en touriste, mais toujours en aventurier de la foi.

Tous ceux qui ont bien connu Maurice connaissent sont caractère entier, son enthousiasme débordant et communicatif sans lequel une telle œuvre n’eut pas été possible. Certes l’enthousiasme des aventuriers de l’esprit, des hommes de frontières, peut les conduire parfois à des excès, et Maurice les reconnaissait bien volontiers. Néanmoins, ceux qui n’ont jamais quitté la douillette tranquillité du « chez soi » n’ont pas beaucoup de leçons de prudence "à" donner. Maurice ne fut jamais prudent et c’est pourquoi dès l’âge de vingt ans il sut s’engager dans la Résistance et prendre les armes.

Maurice fut aussi l’homme d’un lieu, le village de Kergallic à Belle-île-en- Mer, qui devint au fur et à mesure de sa reconstruction un lieu privilégié de rencontre entre allemands et français, entre les générations, une sorte de paroisse informelle dans laquelle il n’y avait pas besoin de montrer patte blanche pour être accueilli. Avec l’aide inoubliable de Ruth Konz et d’Alice Collet, Maurice transmit à Kergallic ce qui était essentiel pour lui : une conception ouverte, intelligente et imaginative de l’Église, le souci des autres cultures, l’importance de l’expérience esthétique.

Maurice fut à n’en pas douter un être « hors du commun » par la multiplicité de ses intérêts et par son goût de l’expérimentation, mais
cette originalité est aussi liée à une profonde fidélité : une fidélité d’abord à l’Ordre de saint Dominique dans des temps qui furent très difficiles pour lui et pendant lesquels nombreux furent les départs. Une fidélité à ses amis, proches ou lointains, présents ou disparus. Par dessus tout, une fidélité au Christ, car Maurice dans ses livres sur les symboles et sur la parole, dans ses nombreuses conférences, dans ses homélies, et dans son sens remarquable du récit fut au sens exact du terme un inlassable prêcheur.

Ceux qui l’ont entouré ces derniers temps savent combien ses dernières années furent difficiles physiquement et psychologiquement, mais si chacun d’entre nous aura son souvenir de Maurice, il nous laissera à tous l’image d’un homme qui a su au milieu des tourments du siècle, au milieu aussi de ses doutes et de ses changements demeurer fidèle à sa vocation tout en sachant parfois se regarder lui-même avec l’humour de Dieu.

Emmanuel Housset