Mot du fr. Rousse-Lacordaire

Homélie de la messe du 22 décembre 2006

Pour les plus de 60 ans, le nom du père Maurice Cocagnac, dominicain, est souvent associé à celui du père Aimé Duval, jésuite. L’un comme l’autre, avec une audience différente, furent connus dans les années 1955-1960 comme auteurs-compositeurs de chansons bibliques et spirituelles. Qui a oublié, du père Cocagnac, le « Petit David, prend trois cailloux... » ?

Homme aux multiples talents, Maurice Cocagnac naît à Tarbes en 1924, dans une famille où la musique tenait une grande place. Pendant la dernière guerre, profondément marqué qu’il avait été (et qu’il le resta jusqu’à ses derniers jours) par la disparition soudaine de plusieurs de ses condisciples et amis juifs du lycée Charlemagne, Maurice Cocagnac, alors qu’il poursuit des études d’architectures aux Beaux-Arts de Paris, entre dans la Résistance ; il participe à la distribution de Témoignage chrétien, puis s’engage dans les FFI.

La guerre terminéç, il rejoint les dominicains de la Province de France, au couvent Saint-Jacques à Paris. Suivent les années d’études de philosophie et de théologie au couvent du Saulchoir, à Etiolles, puis à l’Angelicum, à Rome. De retour il devient membre des Editions du Cerf, où, marqué par l’œuvre et la personnalité de Le Corbusier, il prend la direction de la revue L’Art sacré. Il est aussi aumônier des artistes et des gens du spectacle, se liant d’amitié avec nombre d’entre eux, dont, parmi bien d’autres, Charles Boda, Jacques Copeau, Fernand Ledoux, Dominique Maurin, Pierre Richard, Laurent Temeff.

Attiré par la civilisation de l’Inde, il se met à l’étude du sanscrit sous la direction d’Anne-Marie Esnoul, dont il restera l’ami ainsi que d’autres indianistes, parmi lesquels André Padoux. Ce dernier préfaça Ces pierres qui attendent (1979), dans lequel Maurice Cocagnac explore les résonances entre les traditions chrétiennes et les traditions orientales. Ces résonances, il les approfondit durant de longues années, collaborant activement pendant près de trente ans, à la Fédération nationale des enseignants du Yoga. Mais la curiosité de Maurice Cocagnac ne s’arrête pas là : c’est aussi en Amérique Latine (particulièrement au Mexique, où il rencontre C. Castañeda et Pachita « la guérisseuse ») et en Extrême-Orient, que, selon une expression qu’il affectionnait, « il va voir ailleurs s’il y est ». Plusieurs des livres qu’il publie aux Éditions du Cerf, témoignent de cette recherche spirituelle enracinée dans la Bible : L’énergie de la parole biblique (1996 - titre qui fait évidemment allusion à L’énergie de la parole : cosmogonies de la parole tantrique d’André Padoux), lue corps et le temple (1999), Sacré et secret (2003).

Maurice Cocagnac jouait de la guitare, du violon, de la flûte ; peignait et dessinait (l’inventaire photographique de ses œuvres compte actuellement plus de cinq cents pièces) ; composait récits de voyages, poèmes et nouvelles (pour la plupart inédit - dans ses derniers jours il s’étonnait, son sans humour, d’avoir tant écrit). Ce souci constant pour la beauté et, peut-être plus encore, pour ceux qui nous la délivrent, l’amena à fonder avec de jeunes artistes, l’Arche de Noé à Belle-Ile-en-Mer : un lieu de réflexion, de rencontres, de méditation et d’amitié, qui existe toujours.

On devine alors combien lui furent difficiles ses dernières années pendant lesquelles il perdait progressivement la vue. Mais l’amitié qu’il avait cultivée compensait la maladie, tant furent nombreux ceux qui le visitaient - ses frères dominicains bien sûr, mais aussi ses amis et proches -, sachant retrouver auprès de lui cette affection tendrement ironique qu’il leur porta jusqu’à sa mort, au matin du 18 décembre dernier.

fr. Jérôme Rousse-Lacordaire, op.